À travers l'objectif : archivage de la scène hip-hop marocaine

Écrit par : Salah Eddine El Bouaaichi

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Temps de lecture 4 min

Comment le dévouement d'un photographe à documenter le rap marocain crée des archives culturelles essentielles tout en faisant le lien entre réalisme et vision cinématographique

Salah Eddine El Bouaaichi constitue des archives culturelles une photographie à la fois, son appareil photo devenant témoin de la révolution hip-hop marocaine.

El Bouaaichi a créé l'un des témoignages culturels les plus essentiels du Maroc. Chaque image en est la preuve : le hip-hop n'est pas seulement une musique au Maroc, c'est une identité, une forme de résistance et une évolution artistique qui se déroule en temps réel.

L'archiviste accidentel

« J’ai commencé la photographie en 2016, lorsque j’ai acheté un nouveau téléphone. Son appareil photo m’a paru intéressant, et j’ai commencé à prendre des photos partout où j’allais », se souvient Salah Eddine. Ce qui n’était au départ qu’une simple expérimentation s’est transformé en une mission culturelle : documenter un mouvement qui se créait de lui-même, sans historiens.


Son parcours, jalonné de rencontres sur Instagram, illustre la formation des communautés artistiques contemporaines grâce aux réseaux numériques. « Je me suis impliqué dans la communauté Instagram et j'y ai rencontré des personnes qui partageaient ma passion pour la photographie. Ce qui me motive aujourd'hui, c'est que la photographie fait désormais partie intégrante de mon identité. »


Cette évolution organique, d'un simple passe-temps à une pratique culturelle essentielle, reflète la scène hip-hop elle-même : elle émerge de la passion, se construit grâce à la communauté et se développe en quelque chose de plus grand que l'expression individuelle.

Marrakech comme laboratoire culturel

« Marrakech, ses habitants et ses espaces publics exercent une grande influence sur ma photographie, notamment en ce qui concerne la documentation d'espaces publics cachés et intéressants. Marrakech rassemble également une communauté artistique internationale, ce qui m'a permis de rencontrer de nombreux photographes et artistes étrangers. »

Image extraite du fanzine photo « 26's street زناق » - © Salah Eddine El Bouaaichi

La ville façonne son esthétique : des remparts antiques accueillent des expressions contemporaines, des espaces traditionnels sont transformés par la culture mondiale. La position unique de Marrakech, carrefour culturel, offre un laboratoire idéal pour documenter comment les influences locales et internationales créent de nouveaux langages artistiques.

Le hip-hop comme patrie

« Depuis mon enfance (vers 7 ou 8 ans), je suis passionné par la musique urbaine, et plus particulièrement par le rap (hip-hop). Cette passion m'a conduit à documenter la scène hip-hop/rap marocaine à Marrakech et dans tout le Maroc. »


Ce lien d'enfance confère à Salah une compréhension intime qui élève son travail au-delà de la simple observation extérieure. Il ne se contente pas de documenter la culture hip-hop ; il la vit pleinement, créant des images issues d'un véritable engagement culturel plutôt que d'une distance anthropologique.



« J’ai eu la chance de rencontrer de nombreux rappeurs, et je pense que l’amour et le respect ont été les principales raisons de mon intégration dans ce milieu. » Cette acceptation démontre combien une documentation culturelle authentique exige de véritables relations. La caméra de Salah devient une présence rassurante plutôt qu’un outil intrusif.

Construire des archives pour l'avenir


« Mon objectif principal est de documenter le plus de choses possible afin de constituer des archives photographiques sur la scène rap marocaine, d'autant plus que de nombreuses périodes n'ont jamais été documentées. »




Cette conscience archivistique inscrit le travail de Salah dans une perspective essentielle de préservation culturelle. Son constat que « de nombreuses périodes n'ont jamais été documentées » révèle des lacunes que sa photographie s'attache à combler. Pour les chercheurs futurs, les images de Salah Eddine constitueront un témoignage visuel crucial du développement du hip-hop marocain.


« Dans 30 ans, ces photographies nous aideront à raconter de nombreuses histoires aux générations futures. » La vision à long terme de Salah Eddine vise à constituer un héritage visuel pour une culture encore en train de se créer.

Authenticité du moment

« Dans ma photographie, l'équilibre entre réalisme et éléments cinématographiques consiste à capturer l'authenticité de l'instant tout en enrichissant le récit visuel grâce à des techniques qui ajoutent de la profondeur et de l'émotion. »



L'approche technique de Salah sert une philosophie plus profonde concernant la représentation culturelle. Il saisit « l'authenticité de l'instant » tout en utilisant « la lumière, la composition et l'atmosphère » pour créer des images qui rendent hommage à la fois à la fidélité documentaire et à la sophistication esthétique.


« Il ne s'agit pas de changer la réalité, mais de la mettre en valeur d'une manière qui ressemble presque à une scène de film : immersive et captivante. »

Le processus comme construction communautaire

« Je n'ai pas vraiment de méthode établie ; je me laisse guider par mon intuition. Je crois qu'il est important d'établir un lien humain avant d'aborder l'aspect professionnel. »




La démarche de Salah Eddine privilégie la relation à la transaction. Parmi ses collaborations notables : l’EP « Avant Goût » avec Nessyou, « Perreo Triste » avec Rita Loujdia, une série de portraits pour Lmorphine et Small X, ainsi que pour de nombreux autres rappeurs. Ces collaborations naissent avant tout d’une véritable connexion humaine et d’une oreille attentive visant à trouver les visuels justes pour sublimer l’expression musicale.


« En ce moment, je fais une pause dans mes projets personnels. Mon disque dur ayant récemment rendu l'âme, j'ai perdu six ans de photos. J'essaie de reprendre des forces et de trouver de nouvelles façons de reconstruire les projets sur lesquels je travaillais. »


Ce désastre – la perte de six années de documentation culturelle – aurait anéanti la plupart des photographes. La réaction de Salah témoigne d'une résilience remarquable et d'un engagement à long terme envers la préservation du patrimoine culturel, au-delà de la simple accumulation artistique personnelle.


« Documenter la scène hip-hop marocaine reste une priorité, mais je travaille aussi sur d'autres projets photographiques personnels qui nécessiteront du temps pour être reconstruits et développés. »

Salah a préservé une œuvre majeure à travers « 26 Streets », un ouvrage présentant des photographies de rue réalisées exclusivement sur pellicule. Tiré à seulement 200 exemplaires, ce livre est disponible à l'achat via ce lien.



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